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À nos banquises [Roman] - Un entretien avec Olivier FournoutBonjour, C&F éditions est une maison d'édition connue pour son travail sur les questions numériques. Cela fait 20 ans que nous labourons ce terrain, que nous portons ce regard critique sur cet Internet que nous avons aimé et qui nous a été volé par les plateformes, les milliardaires et les manipulateurs de tout acabit. Et bien évidemment nous allons continuer, car c'est toujours (et peut être même de plus en plus) un regard nécessaire à la citoyenneté du XXIe siècle. Mais il nous plaît également de devenir plus « généraliste » comme on dit dans la profession, c'est-à-dire de publier des choses qui nous touchent, qui font sens à nos yeux. Des livres qui restent bien sûr sur une orbite où la critique, le regard de biais, le mélange entre l'empathie et l'acidité sont présents. Dernier né de ces escapades dans la fiction, le roman À nos banquises d'Olivier Fournout. Plutôt que de vous en parler, je vous met ici l'interview d'Olivier Fournout réalisé par Lorÿne Pinon, qui a été stagiaire au printemps. À nos banquises En savoir plus - À nos banquises Bonne lecture, Hervé Le Crosnier Interview d'Olivier Fournout par Lorÿne PinonEst-ce que devenir narratrice change quelque chose pour un auteur ? Oui, bien sûr, c’est essentiel. Trouver le point de vue et le ton d’une femme, âgée, grand-mère, qui raconte sa vie, est évidemment un saut hors de mon expérience directe. C’est ça qui détermine le cap, qui suscite l’envie : l’exploration de l’altérité par l’écriture. J’ai pensé beaucoup à ma grand-mère, non pas qu’il y ait de nombreux éléments biographiques dont je me sois inspiré, c’est plutôt quelque chose dans l’attitude, la distance humoristique avec soi, le franc-parler, le courage face à la mort, les interrogations métaphysiques que je pouvais deviner chez ma grand-mère, qui m’a inspiré. Dans le roman, il y a une discussion entre la grand-mère et un groupe de jeunes militantes écologistes et féministes précisément sur cette question : est-ce qu’un garçon peut écrire en se mettant dans la peau d’une fille ? Le vertige tient à ce que je ne suis pas sûr que je serais plus lucide si je parlais de moi en disant « je ». Y a-t-il un projet particulier derrière le passage du « je » au « nous » ? Projet, projet… je ne sais pas. Ce que je peux vous dire, c’est que la première phrase du roman « Elles nous ont piquée ! » est vraiment la première phrase que j’ai écrite. C’est là que s’est déclenché, d’un seul coup, le sentiment que ça y était, que j’avais trouvé le personnage, le ton, la potentialité de l’histoire. Le nous arrivait sans justification, en tout cas consciente. Il restait à le nourrir, mais tout était là dans cette première phrase « Elles nous ont piquée ! » : les protagonistes au féminin pluriel (le « elles »), un nous accordé au féminin singulier (« piquée » et pas « piquées »), et la violence du verbe piquer qui, en même temps, est bourré d’autodérision et de distance avec la situation. Ensuite, oui, j’ai réfléchi à plusieurs sens que je pouvais donner à ce nous, que le roman explore. Et il y a eu une influence. Ma femme a passé une thèse en psychologie clinique sur des lignées féminines : les mères qui deviennent grands-mères lorsque leur fille a une fille. L’influence s’est arrêtée là, car je n’ai rien puisé dans sa thèse, si ce n’est peut-être un très beau titre de sa bibliograhie : Nous, Clytemnestre. Je tenais à ce que le nous, ou le nos, apparaisse dans le titre. Par quelle magie l'écriture peut-elle faire tenir une vie dans un court roman de 96 pages ? Avez-vous des réflexions à partager après cette expérience d'auteur ? Comme c’est la grand-mère qui raconte avec un point de vue subjectif, il n’y a aucune nécessité à tout raconter comme dans une saga familiale réaliste. Ce qui ressort, c’est ce que la grand-mère choisit de retenir de sa vie, et je dis bien que c’est elle qui choisit : le personnage, son unité, sa logique interne, sa patte, plutôt que ma volonté d’auteur, permet de trier entre ce que je garde et ce que je jette. D’ailleurs, j’ai beaucoup coupé dans les dernières relectures, pour ne plus garder que les saillances, comme son désir de dessiner, ou son amour tardif pour un vieux militant écolo, ou sa proximité avec sa petite fille, Pomme, qui recueille sa parole. Comment l'écriture de roman s'articule-t-elle à votre pratique de sociologue et sémiologue ? Alors, disons à deux niveaux. J’ai été formé en sémiologie avec Emmanuël Souchier comme directeur de thèse, un grand spécialiste de Queneau. Pour dire les choses très simplement : la sémiologie applique à l’analyse des signes en société les outils de l’analyse littéraire, en se rendant sensible à l’importance de la forme et du style dans la construction du sens. Et donc, quand j’écris de la recherche en sémiologie, je ne quitte jamais l’amour de la littérature et sa pratique, et vice versa, quand j’écris un roman, je ne romps pas avec la sémiologie. Par ailleurs, pendant six ans, je me suis investi dans un programme de recherche initié par Bruno Latour et repris par Nicolas Benvegnu à Science Po, sur la sociologie des controverses. Mes contributions ont porté sur la mise en fiction (théâtre, performance poétique, création sonore…) des controverses. Dans le roman À nos banquises, il est clair que la personnage principale est « aidée à mourir ». Grand débat de société depuis des décennies. Ce qui m’intéresse, c’est d’expérimenter ce que la liberté du roman permet de dire que les travaux sociologiques disent autrement, ou n’arrivent pas à dire, c’est-à-dire explorer ce que le déplacement de médium entraîne comme déplacement de sens. Évidemment, je suis mal placé pour faire la promo de mon roman, mais je peux dire, par exemple, sans prendre trop de risque d’autopromotion, que le roman fait un parallèle entre la fin de vie individuelle, à bout de souffle, et la fin de la Terre, collective, épuisée elle aussi… Je peux écrire « Notre mère serait morte, et ce serait un peu comme si nous l’avions tuée » (p. 92) et « Notre Terre est en train de mourir, et c’est nous qui la tuons » (p. 76). Est-ce de la sociologie ? de la littérature ? ou les deux ? Voulez-vous nous en dire un peu plus sur cette banquise ? Je préférerais que le roman ait le dernier mot, plutôt que le sémiologue ! |
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