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Les fourmis, Bolloré et les géantsBonjour, on mentionne souvent les géants comme « les géants de la tech », mais il y en a d'autres, et le monde du livre n'en manque pas. Le problème c'est que la bibliodiversité est un tout petit monde bien fragile qui est vite piétiné par mégarde ou par intention. La Poste n’aime plus les livresIl y a par exemple la Poste qui supprime le seul petit avantage du livre, si utile aux petites maisons : le tarif spécial « livre et brochure pour l'export ». Eh oui, alors même que nous demandions un tarif comparable à ce dernier pour les expéditions en France, afin d'aider à atteindre lecteurices et à livrer les petites librairies, le contraire s'est produit : il n'y aura plus rien de spécial pour le livre. Les idées et la fast-fashion circuleront aux mêmes conditions.
Une conséquence pour vous : en Belgique, Suisse ou ailleurs, commandez dès maintenant car à partir du mois de juillet, les frais postaux coûteront officiellement presque autant que le livre acheté.
Bolloré n’aime pas le livreAvec son titre-programme Déborder Bolloré et une motivation en sous-titre : « Faire face au libéralisme autoritaire dans le monde du livre », le livre est sorti cette semaine. Brut et beau, pas cher du tout, dense en informations, et peuplé de petites fourmis. Ces fourmis, ce sont peut-être les 23 contributeurices et ses 128 éditeurs alliés (alliance que nous avons rejointe avec C&F éditions), maisons dont la liste complète est ici. Une énorme coédition qui rendra peut-être plus difficile son invisibilisation. Imaginez, un livre présenté comme nouveauté par 128 maisons ! Bon, restons raisonnables, ce n’est pas ce qui le placera en tête de gondole à Leclerc. Mais peut-être quelques librairies se diront qu’il se passe quelque chose. Au mieux, ce livre va changer les consciences et les pratiques, au pire ce sera un collector indispensable. Car dans tous les cas, il fait date. Pourquoi ? Le livre rouge et noirOn a longtemps et complaisamment pointé du doigt comme grand méchant loup : Amazon. Nous n'aimons pas Jeff Bezos, mais pas tellement non plus cette manière de pointer le bouc émissaire idéal, destructeur désigné du monde du livre, ce qui permettait de continuer son business as usual derrière ce paravent. Alors que c’est précisément ce qui a permis d’en arriver là où nous en sommes, avec la politique agressive d’acquisitions de Vincent Bolloré. Car il n’y a pas un seul danger, un seul homme qui risque de faire basculer le monde du livre. C’est toute une situation scabreuse, une série de mauvaises pratiques, qui est aujourd’hui exploitée par ce grand pirate. Bref, Bolloré est peut-être autant un symptôme qu’une menace. Débordés« On va dans le mur » Commencent Alexandre Balcaen et Jérôme le Glatin. Vous le savez, n’est-ce pas, que dans votre « librairie » la plupart des livres présentés n’ont pas été choisis par le ou la libraire mais lui ont été imposés ? Qu’il ou elle n’a pas le temps de les présenter qu’il faut déjà les remballer pour faire place aux suivants ? Et oui, certes et heureusement il y a des exceptions encore, c’est toute la question de cet ouvrage. Bolloré est donc arrivé, faisant presque apparaître Bezos comme un doux libéral, car il fait peur à juste titre. Aujourd’hui, il a mis la main sur le groupe Hachette, premier (et de loin) groupe d’édition, de distribution et de points de vente. Il a même possédé plus que ça un moment, mais on l’a un peu forcé à la « modération ». En deux mots : c’est un capitaliste violent qui a un CV français et africain éloquent, un idéologue qui met tout en œuvre pour construire un empire médiatique influent, un militant revendiqué de l’extrême droite catholique. Il a failli détenir 75% des manuels scolaires en France, mais a dû se contenter d’une grosse moitié. Et Bolloré n’est pas seul, il est talonné par d’autres rivaux ou complices, comme Daniel Křetínský, propriétaire d’Editis, et de candidats-califes comme Pierre-Édouard Stérin qui veut monter un réseau de mille points de vente de livres dédiés à la cause. Il ne reste plus qu’à finir d’étrangler les librairies pour y arriver. Faut avouer qu’elles ont un peu tendu le cou. Tourner les pages du capitalisme autoritaireAlors que pouvons nous faire concrètement quand on est si petits, face aux si grands gourmands ? Le livre propose des idées, venues de libraires et éditeurices engagé·es, de militant·es. Une petite vingtaine de contribution y sont organisées en quatre parties : D’abord un portrait rapide d’une chaîne du livre et de ses (dys)-fonctionnements. Une brève histoire de cette industrie et de sa distribution, où règnent des intermédiaires, et le plus connu d’entre eux : Hachette. avec Bakonet Jackonet (quatre planches de BD), Alexandre Balcaen et Jérôme Leglatin (Le livre cette marchandise), Jean-Yves Mollier (Hachette, un empire vieux de deux siècles), Valentine Robert Gilabert (l’empire Bolloré s’étend à l’édition…), Florent Massot (Bolloré, Arnault, Kretínsky : comment le capitalisme flingue l’édition). La deuxième partie fait le sinistre portrait du « capitaine d’industrie » et de son action en Afrique. Antoine Pecqueur (Bolloré : le laboratoire africain) et deux entretiens avec Amzat Boukari-Yabara et Pascale Obolo qui témoignent de la difficulté à faire ententre des voix alternatives africaines sur ce continent comme en France, tant le contrôle de la parole s’y exerce. Ensuite, ce sont quelques témoignages d’acteurs et d’actrices engagés dans le monde du livre et des minorités. Ce sont des autrices et auteurs, des éditrices et éditeurs, des libraires, exigeants qui nous montrent la difficulté, mais aussi la formidable résistance que ce réseaux fournissent. Les éditions du bout de la ville (Lie de la terre et lieux bâtards), Clara Pacotte (Lesbienne à la page), LABo-Libraires anti Bolloré (Au-delà de Bolloré : ce que Hachette révèle de la condition de salarié·e en librairie), Soazic Courbet (Déborder, depuis une position de libraire engagée), Arnaud Frossard et Julie Wargon (L’odeur de l’encre, l’imprimerie : mirage des techniques, réalité des concentrations). Pour conclure, une partie élargit la question aux champs de l’éducation et de la politique et ouvre des pistes d’action, parfois étonnantes. Tristan Garcia et Charles Sarraute (Des manuels bien pratiques) Clara Laspalas et Danièle Kergoat (Éditer en féministe), Karine Solène Espineira (Entretien), Thierry Discepolo (Pour un statut d’éditeur indépendant), Les soulèvements de la terre (Trois propositions pour une pratique du démantèlement…). Ces contributions sont vraiment éclairantes et bien écrites et la lecture de l’ensemble en est à la fois édifiante et fluide. On peut y naviguer individuellement et sauter des passages, mais on gagne vraiment à accompagner tous ces profils et récits, car même lorsqu’ils ou elles abordent la même question, ce n’est pas une répétition, le point de vue et l’éclairage étant différent si complémentaires. S’y dessine clairement ce que promet le sous-titre : le problème n’est pas seulement Bolloré, mais il en a opportunément profité pour constituer une menace de plus. Réveillons-nousPremière action à mener, lire le livre Déborder Bolloré qui paraît ce début juin. Son ISBN est le 978-2-49353-421-7, il coûte 12 euros pour 320 pages inspirantes. Réfléchir, en parler entre nous. Achetez-en plusieurs, offrez-le, et har-ce-lez votre libraire s’il ou elle ne le présente pas 😈 (on le trouve aussi en ligne sur tous les sites des coéditeurices, comme par exemple chez nous). Avec un coup de chapeau à l’équipe coordinatrice qui a dû se faire bien déborder elle-même par ce projet. Pour en savoir plus et être tenu·e au courant (newsletter et site) : https://deborderbollore.fr/. Et un fun fact pour finir : si vous êtes arrivé·e jusqu’ici, vous apprendrez que le C&F dans C&F éditions, c’est pour cigale et fourmi 🐜. Une parmi 128 donc. La version originale et plus complète de cet article est parue sur le blog Polylogue. |
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