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[C&F] Cory Doctorow : un grand livre de politique numérique

Bonjour,

Cette newsletter est centrée sur le livre de Cory Doctorow Le rapt d'Internet. Ce livre est important. Il montre et démontre combien la lutte contre les monopoles du numérique est essentielle pour défendre à la fois les libertés individuelles et la circulation ouverte de la connaissance.

Pour ne rien gâcher, Le rapt d'Internet est écrit d'une plume agile, directe, fluide. Cory Doctorow est d'abord et avant tout un auteur de science-fiction, largement reconnu par ses pairs. Il ne perd jamais sa maîtrise du récit quand il publie des essais.

Alors, le meilleur moyen d'en parler est de lui laisser la parole. Cette newsletter est nourrie de citations extraites du livre.


Le rapt d'Internet au hasard des pages

La bataille antitrust est nécessaire partout, mais c'est dans la Tech qu'elle prend son sens collectif : pouvoir s'organiser pour continuer les batailles contre les autres monopoles.

La tech fait exception parce que les ordinateurs et les réseaux qui composent notre monde numérique sont universels, parce que l’universel est interopérable, et parce que l’interopérabilité réduit les coûts de sortie. Le monopole est un éléphant, et vous ne pouvez pas avaler tout l’éléphant d’un seul coup. La lutte contre les monopoles est une bataille d’une telle envergure qu’on ne peut la mener sur tous les fronts. Pour toutes les raisons que je viens d’évoquer, il me semble que la tech devrait être la première brèche d’une campagne antitrust.

Mais la tech fait exception à plus d’un titre. Nos outils numériques ne sont pas seulement un moyen pour les grandes entreprises et les gouvernements de nous surveiller et de nous contrôler. Ils sont aussi pour nous le moyen de former des communautés et de coordonner notre stratégie afin de nous défendre.

Si un jour nous réussissons à éliminer l’exploitation par le travail, la discrimination fondée sur le genre et les violences sexistes, le colonialisme et le racisme, et à arracher une planète habitable aux griffes du capitalisme extractif, c’est parce que nous aurons pu nous organiser… avec le soutien des technologies. Des manifestations de rue aux fonds d’entraide, de la rédaction de lettres à l’occupation de locaux, des barrages aux piquets de grève, nous avons besoin des réseaux numériques pour poursuivre la lutte.

C’est là aussi ce qui rend la tech exceptionnelle. La lutte pour un avenir numérique libre, juste et ouvert n’est pas plus importante que l’une ou l’autre de ces luttes, mais elle est fondatrice. La tech est le terrain sur lequel nous mènerons nos luttes futures. Si nous ne pouvons pas nous réapproprier les moyens de production du numérique, nous aurons perdu d’avance, avant même d’avoir pu rejoindre le champ de bataille.

Couverture Le Rapt Internet

Entre les décision politiques et les applications techniques

Il est incontestable que les responsables politiques du monde entier éprouvent des difficultés à produire de bonnes politiques technologiques, mais ce n’est pas dû à une ignorance technologique innée parmi les classes dirigeantes. Pour l’industrie de la tech, l’incapacité des responsables politiques à proposer de bonnes législations est une fonctionnalité, et non un bug. Lorsque le pouvoir législatif adopte des réglementations impossibles à appliquer, celles-ci implosent sous le poids de leurs propres contradictions, renforçant ainsi l’argument de la tech selon lequel « les politiques ne comprennent rien aux ordinateurs ».

Malgré tout, les crises actuelles liées à une tech mal réglementée donnent envie aux politiques de faire quelque chose. Mais l’industrie de la technologie peut intervenir pour s’assurer que ce quelque chose soit bon pour elle et ses actionnaires. Nous avons besoin de réglementer la tech. Nous avons besoin de bien la réglementer. Nous avons besoin de créer des réglementations ancrées dans une compréhension technique, nuancée, de ce qui est (et n’est pas) possible. Nous ne réglerons rien en demandant l’impossible et en hurlant « Plus d’efforts, vous les nerds ! » lorsque les entreprises technologiques ne parviennent pas à le produire. Et nous ne réglerons rien non plus en prenant l’industrie de la technologie au mot lorsqu’elle nous dit qu’il est tout bonnement impossible de mettre en place des politiques efficaces.

Le caractère exceptionnel de la Tech : l'interopérabilité est possible de façon adverse comme de façon coopérative.

Les critiques de la tech s’en prennent à juste titre à « l’exceptionnalisme de la tech », à l’idée que la tech serait différente et qu’elle devrait par conséquent jouer selon des règles qui lui sont propres. Pensez par exemple à Google et à Facebook qui affirment qu’un comportement portant atteinte à la vie privée, que nous ne tolérerions pas s’il était le fait de personnes physiques nous poursuivant tout autour du monde, devrait demeurer incontrôlé dans le monde numérique.

Mais il existe bel et bien deux aspects, au moins, qui font le caractère exceptionnel de la tech.

Premièrement, la tech est fondatrice. Les questions de monopole technologique ne sont pas intrinsèquement plus importantes que, disons, l’urgence climatique ou les discriminations sexuelles et raciales. Mais la tech — une tech libre, juste et ouverte — est une condition sine qua non pour remporter ces autres luttes. Une victoire dans la lutte pour une meilleure tech ne résoudra pas ces autres problèmes, mais une défaite annihilerait tout espoir de remporter ces luttes plus importantes.

Deuxièmement, la tech est interopérable. Cela signifie que, bien avant de démanteler Facebook ou Google ou Microsoft ou Apple, nous pouvons offrir un soulagement profond et immédiat aux personnes dont la liberté de mouvement est entravée par les jardins clos de la tech. Nous n’avons pas à attendre l’un ou l’autre démantèlement pour autoriser quelqu’un à installer l’application d’une tierce partie, ou à contourner une modération trop stricte (ou trop tolérante), ou à surmonter l’ensevelissement algorithmique de ses contenus. Nous pouvons le faire immédiatement grâce à l’interopérabilité.

On ne peut pas faire confiance aux Big Tech.

S’il y a une chose que nous savons avec certitude, c’est que les grandes entreprises technologiques mentent tout le temps : elles mentent quant aux données qu’elles collectent sur vous ; elles mentent aux annonceurs quant au fait que vous avez vu leurs annonces ; elles mentent aux éditeurs quant à l’argent qu’elles ont collecté pour une annonce. Elles mentent au sujet des taxes qu’elles paient, de leurs pratiques salariales et de tout autre sujet d’importance commerciale.

Ne serait-il pas incroyable que la seule fois où elles disent la vérité, ce soit lorsqu’elles se vantent de la qualité de leurs produits ?

Couverture Le Rapt Internet

Le Rapt d'Internet. Manuel de déconstruction des Big Tech, ou comment récupérer les moyens de production numérique
Cory Doctorow
Société numérique, 13
Version imprimée - 26 € - ISBN 978-2-37662-092-1
13 février 2025

En savoir plus - Le Rapt d'Internet


Petit rappel pour les lyonnais

Fanny Lignon sera à Villeurbanne le 11 mars, à 18h
Hôtel de Ville de Villeurbanne - Salle du Conseil Municipal
1 place Lazare Goujon
Il faut s'inscrire (gratuit)

Couverture Recits videoludiques

Bonne lecture,

Hervé Le Crosnier