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[C&F] Burning Man, le déluge et la sociologie
Bonjour, Du 27 août au 4 septembre s'est tenue l'édition 2023 du festival Burning Man. Comme vous le savez, un déluge s'est déversé sur la playa, la cuvette désertique où se tient l'événement. Une situation qui entre en écho avec deux livres que nous avons publiés, et qui mérite qu'on s'y attarde un peu. Burning Man, la culture de la techAu fil des années, Burning Man, ce festival qui se déroule en plein désert du Nevada, est devenu the place to be pour les figures de la tech. Alors qu'à l'origine le festival accueillait des individus venant à leur propre risque dans ce lieu inhospitalier, l'argent, les préparatifs par les employés des entreprises de la Silicon Valley et les backstage people avaient pris leurs aise et constituaient la nouvelle image de marque. Pour Fred Turner, Burning Man est un symbole du modèle de management de la tech. Il explique que pour les ingénieurs et les dirigeants de ce monde, Burning Man est une expression artistique originale... mais également un moyen de créer une « culture d'entreprise » adaptée au type particulier d'industrie qu'est le numérique. Pour ce type d'entreprise, le management est un casse-tête : comment superviser des centaines d'employés qui réalisent un travail intellectuel ? Certains, reprenant les méthodes fordistes on imaginé calculer le nombre de lignes de codes produites (par exemple Elon Musk a choisi de se débarrasser des employés de Twitter de cette façon). C'est évidemment une absurdité, tant les informaticiens savent que plus le code est court et meilleur il est. Alors la solution est pour ce type d'industrie de faire partager aux salariés les objectifs culturels de l'entreprise, ou comme le dit Fred Turner : « déplacer le lieu même du contrôle organisationnel de l'entreprise vers sa culture ». C'est à cette mission que participe un festival comme Burning Man, ou l'organisation de résidences d'artistes dans les locaux de Facebook. Je ne vais pas ici résumer l'excellent petit livre de Fred Turner... mais je vous conseille sa lecture pour comprendre comment on peut transformer l'art en outil de management. L'usage de l'art. De Burning Man à Facebook : art, technologie et management dans la Silicon Valley En savoir plus - L'Usage de l'art Télécharger un extrait spécimen en pdf de L'Usage de l'art
Un festival sous le délugeMais cette année, la météo exceptionnelle donnera une tout autre coloration au souvenir. Alors que les activistes d'Extinction Rebellion avaient essayé de bloquer l'arrivée des festivaliers en raison de l'intense pollution énergétique de Burning Man, c'est un autre événement climatique qui a mis le désordre au coeur de l'événement : un orage et des pluies diluviennes ont transformé la playa en mare de boue, dans laquelle les gens s'empêtraient comme dans des sables mouvants. Scott London, qui a illustré le livre L'Usage de l'art, a publié une magnifique photo... juste avant l'orage. Après le déluge, pour une partie des festivaliers, les trésors d'ingénierie, la fête et les occasions de s'éclater ont été remplacées par des questions de survie, des désirs de fuite, touchant notamment les fameux people et autres nouveaux venus... quand les « vieux burners » ont justement trouvé une raison supplémentaire de faire de ce festival un mythe de la survie en milieu hostile. Un article de la revue Wired explique bien ce conflit des diverses générations de festivaliers Une situation qui a inspiré à David Satori la fabrication d'images par IA (Midjourney ou Mudjourney comme dit la blague), publiées sur son compte Instagram... une bonne occasion de remarquer combien les IA génératives en imagerie peuvent être à la fois drôles... et inquiétantes, et peuvent produire des images adaptées à la fois aux situations... et aux désirs de démonstration de l'auteur. Un peu de sociologiePour autant, les médias (sociaux et diffusés) avertis de l'événement ont commencé par faire ce qu'ils savent faire : amplifier les risques, dramatiser la situation, inventer des dangers, et renvoyer les participants à un sauve-qui-peut individualiste, dans la plus pure tradition des survivalistes. Comme le dit la revue L'ADN : « Si l'on en croit TikTok, le festival Burning Man s’est transformé en catastrophe postapocalyptique. Sur place, les choses sont pourtant bien plus calmes. ». La sociologue Zeynep Tufekci a réduit en cendres toutes ces prétentions à imaginer des gens perdus dans le désert de boue dans sa chronique du 3 septembre dans le New York Times (donc alors que les événements n'étaient pas terminés), intitulée « One Thing Not to Fear at Burning Man » (Ce qu'il ne faut pas craindre à propos de Burnin Man). Loin de considérer qu'il existerait une « nature humaine » qui serait égoïste et centrée sur ses propres intérêts, elle souligne combien dans toutes les situations difficiles, c'est l'entraide, le soutien collectif et la solidarité qui l'emportent et qui permettent de surmonter les épreuves. Le problème vient plutôt des discours alarmistes... et de leurs conséquences sociales parfois dramatiques. Quand une catastrophe arrive, les médias parlent tout de suite de pillages, de fuites individuelles, de risques d'épidémies... alors qu'au contraire, dans la réalité majoritaire, ce sont les scènes de soutien mutuel qui forment l'essentiel de l'environnement collectif pour faire face. Elle souligne par exemple que ces discours peuvent avoir des effets totalement néfastes et contraires, comme lors du cyclone Katarina sur la Nouvelle-Orleans... situation doublée du fait que les sinistrés, notamment ceux enfermés dans le stade étaient africains-américains. Ce regard sociologique est d'une grande utilité pour imaginer les meilleurs voies de sortie des situations de crise. En ce domaine, l'approche de Zeynep Tufekci est constante : faisons confiance à la part altruiste des humains. Elle a développé ce point de vue durant la première vague du Covid, montrant que la responsabilité des gens pouvait permettre de desserrer le filet du confinement, ou que le masque et la vaccination n'étaient pas prioritairement des comportements pour la défense personnelle, mais aussi des comportements sociaux pour protéger les autres, notamment les plus fragiles. J'ai eu l'occasion d'écrire un article sur son travail lié à la pandémie de Covid qui a été publié dans la revue Les annales des Mines, et que l'on peut télécharger gratuitement en pdf. Cette approche positive est aussi largement présente quand elle rapporte les scènes qui se sont déroulées durant les printemps arabes, ou à Hong Kong et qui sont publiées dans son livre majeur que C&F éditions a eu le grand plaisir de traduire en français. Twitter et les gaz lacrymogènes. Forces et fragilités de la contestation connectée En savoir plus - Twitter & les gaz lacrymogènes Télécharger un extrait spécimen en pdf de Twitter & les gaz lacrymogènes
Bonne lecture, Hervé Le Crosnier
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