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Il y a 30 ans : La « Déclaration d'indépendance du cyberespace »Bonjour, C'était il y a 30 ans exactement, le 8 février 1996. John Perry Barlow écrivait un brûlot lyrique connu sous le nom de « Déclaration d'indépendance du cyberespace ». Ce texte a influencé de nombreux internautes de l'époque, tous champs politiques confondus. Il faisait vibrer l'esprit pionnier : un nouvel espace à conquérir, pour y installer la « liberté d'expression intégrale », et surtout un monde sans État. Il modernisait la métaphore de la noosphère du philosophe catholique Theillard de Chardin, un espace éthéré fait de relations et de communications qui entourerait la biosphère :
Dans le même temps, ce texte était loin d'être un manifeste magique et naïf. Il s'insérait parfaitement dans le mouvement de désengagement des règles collectives porté à ce moment là par la droite dure aux États-Unis (que l'on appelait alors les néocons, ceux des Républicains qui suivaient Newt Gingrich). Il reprenait les poncifs libertariens d'une « liberté » qui pourrait se dispenser de la «solidarité » et de l'organisation collective, si imparfaite puisse-t-elle être (« Nous n’avons pas de gouvernement élu et nous ne sommes pas près d’en avoir un »). Il annonçait de facto la situation actuelle, la puissante force culturelle de l'extrême-droite libertarienne qui est en train de balayer le monde… et d'oublier les règles fondamentales de la physique sociale. Quelques année auparavant, en 1993, Barlow, aux côtés de Kevin Kelly, Esther Dyson et Stewart Brand avait rejoint le libertarien dogmatique Louis Rossetto pour créer Wired, le journal qui allait représenter cet « esprit d'indépendance » et de retour de la « contre-culture » dans le cyberespace. Le graphisme psychédélique masquait cependant assez mal l'alignement sur les thèses de l'extrême-droite américaine, notamment celles des rédacteurs du Magna Carta for an information age qui prônait la dérégulation totale des communications (mais n'empêchait pas la constitutions de monopoles communicationnels privés comme ceux des géants de l'Internet, ou plus près de nous, celui de Bolloré en France). Ironie de l'histoire, Wired a été racheté par Condé-Nast, le groupe de presse dont la figure de proue est Vogue, qui a pourtant fait du Wired d'aujourd'hui un des pôles de la résistance à Trump et au délire libertarien des géants de la Tech. Quand Chanel finance la démocratie… on aura tout vu, et ces renversements sont toujours là pour nous rappeler qu'il ne faut jamais perdre espoir. La Déclaration d'indépendance du cyberespace a clairement 30 ans. Nous sommes revenus d'à peu près tout ce qui en faisait le sel. À commencer par l'idée répétée sous plusieurs formes d'un monde qui n'aurait pas de poids, de matérialité, ne serait aucunement lié à la gravité de nos besoins et imperfections terrestres.
On parlait alors de « weightless economy », une économie sans empreinte matérielle. C'était avant que nous ne réalisions l'ampleur de l'usage de l'énergie, de l'eau et des minéraux par les datacenters et pour la fabrication des outils de lecture à renouveler régulièrement (obsolescence programmée). Ce concept économique s'appuyait néanmoins sur une caractéristique du numérique : le coût marginal de reproduction et diffusion d'un document tend vers zéro. Mais il ne faut pas confondre le coût marginal (de reproduction du nième exemplaire) et le coût de fabrication. Or celui-ci demeure très important (pensez aux nombre de personnes engagées pour produire un film, un morceau de musique… ou un livre).
La baisse tendancielle du coût marginal de reproduction et diffusion constitue bien une spécificité du numérique qui n'apparaissait pas suffisamment dans les conceptions des dirigeants de l'époque. Cette tendance permet le partage des connaissances, rien de moins que ça. Certes, produire la science a toujours un coût élevé qui met les universités sous-dotées en faillite, mais la faire circuler mondialement est devenu largement possible. Les monopoles des publications scientifiques (Elsevier, Springer et cie) ont mené d'arrache-pied une bataille pour maintenir leurs profits (exorbitants – 30 % de leur chiffre d'affaire) alors même qu'ils ne financent pas les coûts de production du savoir, et mieux, que leurs revues sont achetés par ces mêmes institutions qui, elles, le finance. La Déclaration de John Perry Barlow s'inscrit alors dans un mouvement multiforme autour des questions de propriété intellectuelle qui allait donner naissance à des innovations sociales comme les Creative Commons, l'accès libre à la science, et plus largement à une renaissance des communs. Il y a un peu de ça dans le texte : « C’est un acte de la nature et il se développe grâce à nos actions collectives.[…] Nous établissons notre propre contrat social. » La Déclaration développe également un trope qui fera flores :
Un rappel de phrases mythiques des années 1960 (Dylan : « You don't know what's happening here, do you Mister Jones ? »). Mais surtout un appel à la jeunesse qui ravira quelques années plus tard les adeptes du marketing « générationnel » (avec les « digital natives » ou la « genZ ») et qui restera comme une marque de fabrique : si l'Internet était bon pour les jeunes des années 1990, il est devenu dangereux pour les jeunes des années 2020… Dans un cas comme dans l'autre, nul besoin de leur demander leur avis. Mais la prémisse qui l'emporte dans l'ensemble de la Déclaration est celle d'une indépendance par rapport à la chair, aux besoins vitaux, à la matière. Et donc à la répartition des richesses. Celles et ceux qui ont déjà de quoi subvenir à leurs besoins peuvent rêver dans le cyberespace, y auto-organiser des « communautés » réalisant le projet de la contre-culture, comme le montre bien Fred Turner dans Aux sources de l'utopie numérique. À condition d'oublier la situation du monde réel, ses inégalités systémiques (genre, origine, migrations, faim...)
En 2014, John Perry Barlow a enregistré une vidéo de la lecture de sa Déclaration : https://vimeo.com/111576518 Par son oubli des conditions d'existence des gens, ce texte annonce certaines évolutions du monde, les inégalités grandissantes et le pouvoir des centres économiques et de la finance sur le reste. Autant de futurologie dramatique. Mais au-delà, il est une des prédictions de Barlow qui prête à sourire aujourd'hui :
Entre les « guerres hybrides », les drones, les fake news, l'irruption de puissances étrangères dans les campagnes électorales, les manipulations stratégiques, les sabotages sur les réseaux de communication, les rançongiciels pilotés depuis la Corée du Nord et la Russie... et in fine le retour de la « souveraineté numérique » dans le discours politique, il est clair que les frontières se sont redessinées dans le cyberespace. Mais là où John Perry Barlow met le doigt avec justesse, c'est bien sur cette question d'indépendance… et ajoutons d'interdépendance. Le terme même de « souveraineté numérique », qui est à la mode, est bien le signe d'une incompréhension persistante du monde numérique parmi nos dirigeants politiques. La « souveraineté », c'est le retour du Roi, du despote (au moment même ou les rues des États-Unis résonnent de « No king »). Et les pays qui ont réellement mis en place cette souveraineté, c'est-à-dire qui se sont donnés les moyens de se couper du reste du monde Internet ne sont pas vraiment ceux qui nous font rêver : La Russie, la Chine, l'Iran… Il faudrait plutôt parler « d'indépendance numérique », « d'autonomie stratégique ». C'est-à-dire protéger les capacités d'existence numérique si un nouveau despote menace de couper les tuyaux (eh oui, il faut oublier la « mondialisation heureuse » et redescendre vers la géopolitique). L'indépendance ne se construit jamais seul, dans son coin. C'est au contraire de la négociation entre indépendants, le refus de la domination de grands groupes, qui imposent leurs volontés quel que soit leur pays d'origine. Et au cœur de cette indépendance, il y a le logiciel libre et les services ouverts. Quelle rigolade quand les puissants parlent de « souveraineté », mais confient l'éducation et les données de santé à Microsoft, les renseignements généraux à Palantir, déroulent le tapis rouge aux entrepôts d'Amazon et font financer les datacenters de l'IA par les États pétroliers du Golfe. L'indépendance, c'est au contraire l'aspiration à la connexion entre pairs (pas la soumission aux béhémots), l'équilibre de réseaux par l'interopérabilité, comme le défend Cory Doctorow, c'est la mise en avant d'une innovation économe en énergie, en matériel et en logiciel. C'est par ce chemin d'avenir que l'Europe deviendra la puissance numérique autonome et ouverte qui pourra refuser la mainmise des monopoles de la Tech. Et se protéger des intrusions malveillantes des despotes d'Est et d'Ouest. En tout cas, ce ne sera pas par l'existence de géants « européens » qui demanderont, concurrence oblige, les mêmes règles (notamment l'absence du paiement des impôts) et les mêmes avantages à leur seul profit que leurs pendants américains.
Quelques livres pour aller plus loinJe ne perds jamais de vue que nous sommes des éditeurs (indépendants) qui essayons de toujours remettre en chantier les réflexions sur la société numérique, ses charmes et ses limites, ses perspectives positives comme les obstacles nouveaux qui s'érigent sur le chemin de la liberté et de l'égalité. Et que si nous voulons continuer sur ce chemin, il faut que nous trouvions des lecteurs et des lectrices, qui achètent nos ouvrages pour nous permettre de rester des « éditeurs indépendants ». Alors quelques lectures pour continuer la réflexion géopolitique de l'Internet
Bonne lecture, en toute indépendance, Hervé Le Crosnier |
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